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Leila S. Chudori

Titre original Pulang

Traduction de l'indonésien par Michel Adine et Éliane Tourniaire.
Relecture et correction Bruno Bardin, Pascale Jacquemin, Anita Sobron.
Avant-propos de Didier Daeninckx
Photo couverture Adrien Lederer
Éditions Pasar Malam, afi.pasar-malam@wanadoo.fr
Octobre 2014, Paris
18€
ISBN  979-10-91125-12-3
452 pages

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Avant-propos de Didier Daeninckx

Retour vers la 13 467ème île d’Indonésie

Les Nations Unies considèrent que l’Indonésie est formée de 13 466 îles, mais le roman de Leila S. Chudori s’attache à nous décrire la 13 467ème île qui a échappé au recensement des géographes. Une île minuscule de dix mètres sur douze, située à cinq cents mètres à peine de l’île de la Cité sur laquelle Notre-Dame de Paris prend appui, un territoire microscopique qui n’est visible que par les romanciers (et leurs lecteurs).

Pour comprendre comment un archipel colonisé par les Portugais puis les Néerlandais a ainsi pu égarer l’une de ses composantes, il faut faire un saut de 50 ans dans le passé et feuilleter les journaux jaunis de 1965. Cette année-là, alors qu’au nord de l’Indonésie la guerre du Vietnam fait rage et que la Révolution culturelle enflamme la Chine, l’armée fomente un coup d’État dont le principal objectif est de se débarrasser du parti communiste, l’un des plus puissants du monde avec plus de trois millions d’adhérents. Le général Suharto déclenche la chasse qui n’épargnera aucune ville, aucun village. A la mi-octobre 1965, la capitale Jakarta est nettoyée des éléments marxistes par les commandos parachutistes qui procèderont à des exécutions de masse à Semarang, Solo, Magelang et Wonosobo les jours suivants. Des milices civiles prêtent main forte aux tueurs. Aidit, le secrétaire général du Parti communiste est passé par les armes, sitôt arrêté. Sur l’île de Java, les massacres se prolongent pendant un mois, les rivières, rouges de sang, charrient les cadavres par milliers, avant que les pogroms se multiplient sur l’île de Bali où le responsable du PKI est coupé en morceaux. Les historiens estiment le chiffre des victimes à 500 000 et l’un d’eux, Jean-Louis Margolin, note qu’il est semblable, en proportion, à celui des victimes de la Grande Terreur stalinienne du milieu des années trente. Près de deux millions de personnes furent arrêtées, un grand nombre incarcérées dans des camps de concentration, des procès fournirent des cibles aux pelotons d’exécutions pendant près de vingt ans, et ce n’est que 35 années après la prise de pouvoir du général Suharto que fut supprimée de la carte d’identité le tampon qui spécifiait que son possesseur était un ancien prisonnier politique.

Le silence s’est appesanti sur ces événements au moment même où ils se déroulaient, puis le temps n’a fait que les recouvrir de cendres. Aujourd’hui encore, très peu de bouches s’ouvrent pour convoquer ces armées de fantômes. C’est tout le mérite du livre de Leila S. Chudori que de témoigner de ce passé en apesanteur. Pour cela, elle ne plonge pas directement sa plume dans la rage, la fureur, les cris et les effrois. Non, elle choisit de suivre pas à pas les tribulations d’un groupe de rédacteurs de l’agence de presse Berita Nusantara (Les Nouvelles de l’Archipel) qui parviennent à échapper à un sort funeste et à tenter de construire une nouvelle vie sur les chemins de l’exil. Elle s’attache particulièrement à Dimas Suryo qui apprend le cataclysme qui ravage son pays alors qu’il fait partie d’une délégation représentant l’Indonésie progressiste dans des congrès au Chili à Cuba, avant d’échouer en Chine où se déchainent les démons de la Révolution Culturelle. Il parviendra à trouver une solution pour gagner la France que bouleversent les événements de 1968, mais où ses interlocuteurs n’ont jamais entendu parler des événements sanglants de septembre 1965, étant de plus incapables de pointer sur une carte la région du globe où se situe l’Indonésie. C’est à Paris qu’il parvient à reconstituer une communauté d’amis, à fonder une famille et à se lancer dans une entreprise étonnante. Alors que sa formation initiale le pousse à créer un journal, une revue, l’espace du combat et de la fidélité au pays natal prendra la forme d’un restaurant coopératif, un restaurant où l’on cuisine « au lait de coco » ! Dans le roman il est baptisé Tanah Air, mais si vos pas vous mènent rue de Vaugirard, dans le quartier du Luxembourg, poussez la porte de Indonesia qui ressemble fort à la couverture cartonnée du roman que vous tenez entre vos mains. C’est ce lieu chaleureux qui constitue la 13 467eme île de l’archipel d’Indonésie et qui sert de base romanesque à Leila S. Chudori pour déployer deux générations d’Indonésiens, les exilés et leurs enfants, pour interroger le passé, le présent et l’avenir au moyen d’une multitude de voyages dans le temps. Et les débats qui agitent les protagonistes du roman sont restitués grâce au point de vue de la romancière : « Dès le début, j’avais décidé que Pulang (Retour) ne devait pas être une sorte de pamphlet idéologique. Je n’avais pas la prétention de me joindre au débat politique. Pour moi, ce n’est pas le travail d’un romancier. Un romancier est un conteur, non un historien ou un politicien qui démonte la propagande. L’histoire se concentre sur les personnages. Je suis juste un medium ».